L’accoucheur torturé
Dans le cadre de mes activités professionnelles, on vient régulièrement me demander mon avis sur tel ou tel point technique, ou chercher de l’aide pour trouver l’origine d’un problème. J’ai toujours eu une facilité naturelle à faire retracer par mon interlocuteur l’historique de son raisonnement afin que, dans une démarche toute socratique, il en vienne à questionner ses hypothèses et identifie de lui-même l’erreur commise.
Je le fais en général en posant des questions sincèrement naïves et en refusant de passer une étape sans en comprendre les tenants et les aboutissants. Cette semaine, une personne me disait « Il y a un problème : si on veut que telle hypothèse soit vérifiée, alors il faut nécessairement faire cela. ». Je lui ai répondu que j’étais tout à fait d’accord avec sa formulation, et j’ai enchaîné par « mais a-t-on besoin que cette hypothèse soit vérifiée et si ce n’est pas obligatoire le souhaite-t-on ?». D’abord désemparée, elle m’a regardé désabusée par tant de candeur, puis m’a remercié au bout de quelques secondes ; l’hypothèse n’était ni obligatoire ni souhaitable. Elle a pu ainsi résoudre son problème d’une manière beaucoup plus simple et beaucoup plus élégante.
Le hic (car il y a un hic) est que je transpose souvent cette méthode de travail dans mes relations interpersonnelles. Étant d’accès facile et en général peu timide, les gens, y compris les inconnus, viennent aisément discuter avec moi et abordent rapidement des sujets intimes. À la première question un peu indiscrète de ma part, il y a deux sortes de réponses : certains se renferment et évitent les discussions qui fâchent ou les points sur lesquels ils s’aperçoivent qu’ils ne sont pas certains de ce qu’ils avancent, d’autres, en plus grand nombre, saisissent l’occasion pour s’offrir gratuitement une mini-thérapie certes brutale et directe mais souvent libératrice, ou tout au moins révélatrice.
Là où le bât blesse, c’est lorsque des personnes s’épanchent sur leur vie amoureuse et se rendent compte, au fur et à mesure de mes questions concises mais sans détours, qu’elles ont annoncé en début de conversation qu’elles étaient heureuses dans leur vie de couple mais qu’en fait, à bien y réfléchir, ce n’est pas totalement le cas. Voire pas du tout le cas. L’inconscient est une chose formidable : il peut aussi bien faire resurgir des pensées qu’on voudrait ne pas connaître qu’enfouir des questions qu’on voudrait ne pas se poser. J’en suis d’ailleurs la première victime, mais là n’est pas l’objet de mon propos.
J’ai récemment rencontré une jeune fille dont je suis très vite devenu proche. Nous avons discuté de nombreuses heures, presque tous les jours pendant une semaine. Pendant ce laps de temps, j’ai découvert, et elle a réalisé, qu’elle n’était décidément pas amoureuse de son partenaire, avec qui elle vivait. À la fin de la semaine, elle lui a annoncé qu’elle le quittait, juste après une de nos conversations qu’elle a terminée en disant « c’est fini, il faut que j’aille régler cela ».
J’ai revu il y a quelques temps une ancienne petite amie, avec qui nous avions perdu contact pendant 12 ans. Depuis, elle s’est mariée, a deux enfants et vit depuis 10 ans une vie paisible dans une grande ville de province. La soirée que nous avons passée ensemble lors de son déplacement parisien fut extrêmement plaisante. Seulement… après une nuit passée à discuter de sa vie, je ne suis pas certain que celle-ci va continuer sa lancée comme elle avait commencé et comme elle était planifiée. De certitudes, ses réponses se sont transformées en doutes, parfois forts, sans que jamais je ne suggère qu’il puisse en être ainsi.
Et je le vis mal. J’aime me rassurer en me disant que cela ne prête pas à conséquence. J’ai plusieurs fois constaté que ces réponses qui rendent tristes celui qui les formule se ré-emprisonnent au fin fond du cerveau aussi rapidement qu’elles s’en étaient échappées. J’aime aussi me dire que celui qui agit après cette maïeutique le fait pour son bien et qu’il en sera plus heureux. Mais parfois je doute.
Régulièrement, je me demande quelle serait la meilleure manière d’agir. Dois-je continuer à être spontané et curieux et encourager ces catharsis ou ferais-je mieux de laisser seuls ceux qui n’ont qu’une envie, parler de problèmes qu’ils ressentent au plus profond d’eux-même sans les avoir verbalisé ?
octobre 8th, 2006 at 14 h 36 min
Je vais me borner ici à des considérations générales, pour les remarques plus personnelles ce sera en privé.
La verbalisation – qui passe par le langage qui structure la pensée – entraîne forcément des irruptions à la conscience d’éléments refoulés. Par les lapsus bien sûr, mais aussi, lorsque l’on parle relativement librement, par les associations d’idées (qui n’existent pas qu’en analyse !) C’est en communiquant avec l’autre qu’on s’entend (soi-même, avec ces émergences de l’inconscient) le mieux. Et on peut tout à fait refuser d’entrer en communication ; ceux qui se referment comme une huitre, c’est un choix libre. Alors ceux qui se laissent entraîner à parler d’eux, on peut considérer qu’ils en ont l’envie, voire le besoin, et que ce qu’ils découvriront sur eux-même et bien ma foi… est plus de leur « responsabilité » que de celle de celui qui fait parler. Après on pourrait s’intéresser au pourquoi de l’envie de provoquer ces catharsis… mais c’est un autre sujet.
octobre 8th, 2006 at 22 h 40 min
De peu de choses, on peut déduire beaucoup plus. Au quotidien, écouter et savoir, et ce que l’on ne sait pas, on le subodore.
Avec pas mal de finesse, on peut remonter un cours de penser, un raisonnement, et il semble clair que dans ce domaine, tu es plutôt fin. Quelques mots peuvent révéler des semaines de réflexions, conscientes ou insconscientes, avec le raisonnement (cheminement) en bonus cadeau.
Maintenant, c’est là que réside à mon sens le piège. C’est la parole qui révèle, ainsi (les psy l’auront bien compris), c’est en parlant que l’on fait émerger des décisions inconscientes. Mais le chemin inverse existe aussi. En affirmant, je fige une idée. Et naturellement, si je suis amené à dire en toute sincérité une fausse vérité, cette fausse vérité deviendra ma Vérité ; jusqu’à ce qu’on me la démonte complètement. Heureusement, on nous fait rarement dire (en toute sincérité
) quelque chose qui nous renie.
La faille est dans la nuance ; le monde n’est ni blanc ni noir. Et trop de vérités existent en même temps. Les histoires d’amour finissent mal ; pas toujours. Une relation merdouille toujours, et est toujours sympa par ailleurs. Faire parler les gens, c’est guider leur choix. Reste à savoir sur quelle pente on les pousse.
Il est évident que parler permet de montrer qu’une mauvaise relation doit cesser. Quand les petits plaisir ne remboursent plus le quotidien, quand les joies n’écrasent plus les déboires, quand les partages ne surmontent plus les difficultés. Pour le savoir, il suffit de d’exposer le quotidien, les déboires et les difficultés, les plaisir, les joies et les partages. On ne peut pas faire parler sans prendre le risque de guider ce que l’on fait dire, et obliger l’autre à faire un choix parmis les vérités, prendre le risque de guider ce choix.
Mais peut être aussi est on inconscient que l’on guide lorsque l’on fait parler ? …
Ha oui, un dernier piège qu’il m’est donner de repérer, quand je suis défouloire de comptoir. Lorsque l’on parle, on exagère toujours inconsciemment, en toute bonne fois. Et cette exagération, puisque formulée, devient la vérité. Si le thème de la discussion est le drâme de la vie, je vais pouvoir raconter la mort du petit chat de ma concierge (mort que j’avais à peine notée) et qui prendra sous ce nouvel éclairage des couleurs que je ne soupsonnais pas encore.
Alors le rôle de l’interlocuteur: jouer le normand, nuancer.
octobre 8th, 2006 at 23 h 44 min
Comme quoi, ne s’improvise pas « psy » qui veut… Il y a aussi trop de gens qui veulent absoluement que vous soyez « logique » ou « cohérent » alors que finalement, on peut vivre très bien avec plein de paradoxes
J’M.
octobre 14th, 2006 at 12 h 51 min
Quand ces personnes te parlent, pourquoi ne pas plutôt les interroger sur ce qu’elles perçoivent de positif ? A s’évertuer à voir le verre à moitié vide, on risque fort de finir avec un verre complètement vide.
Nous ne sommes pas tous égaux en matière d’attente de la vie. Il serait très dangereux de considérer notre propre attente comme une norme, comme LA bonne façon d’envisager la vie : cela sous-entendrait alors qu’en ce qui nous concerne, nul ne serait besoin de nous remettre en question ?
Nos attentes suivent de près notre capacité d’analyse. Si, en parlant avec une personne, on lui fait quitter les rives de ses propres repères, il faut s’assurer qu’elle a en elle les outils pour gérer la nouvelle norme à laquelle on l’a introduite.
Si l’on pense que le bonheur dépend d’un homme ou d’une femme, alors il faut savoir que notre analyse est confrontée à un problème insoluble. La vie, ce n’est pas que des joies, c’est des joies ET des souffrances. La façon dont on construit AVEC tout ça, c’est ce qui est intéressant. On peut être heureux en amour, et pourtant avoir ce petit vide, là, tout à l’intérieur.
décembre 13th, 2006 at 23 h 31 min
hihihi… je vois que les précédents commentateurs ne connaissent guère le dialogue socratique… on n’accouche pas les gens à notre conscience mais à la leur… c’est eux qui vont voir le verre vide ou plein…
Ils vont évoluer, c’est vrai…
Mais évolution ne signifie pas progrès…
mai 19th, 2007 at 14 h 10 min
Je ne sais pas trop pourquoi j’arrive ici aujourd’hui, je cherchais tout autre chose, du coup me voilà en décalage temporel complet. Mais ce billet me parle trop pour que je ne laisse pas traîner quelques mots : j’ai moi aussi souvent rencontré ce problème (sans que dans mon cas je puisse le relier à une quelconque déformation professionnelle) à la fois parce que je me rends compte qu’en se confiant à moi des personnes ont pris conscience d’éléments qui ont bouleversé leurs vies, et aussi parce qu’il m’est arrivé de tenir des propos pour moi anodins ou du moins que je croyais sans conséquences et qui en ont eues. Un exemple de ça est dans le film italien « Nos meilleures années », où le personnage de Matteo change la vie de bien des autres mais sans le faire de façon volontaire (par exemple à une jeune femme rencontrée à la terrasse d’un café alors qu’elle prenait des photos, il dit quelques trucs sur la photographie, ça lui change sa façon de considérer les choses, elle deviendra photographe ensuite, quand de la rencontre lui aura passablement oublié la conversation).
Moi aussi parfois je trouve que c’est lourd à porter, d’autant que je ne pose jamais de questions personnelles autres que celles que les propos de l’autre personne appellent.
Et j’ai peur d’avoir ainsi perdu des ami(e)s auprès desquel(le)s j’avais ainsi quasiment joué le rôle d’annonciatrice de mauvaises nouvelles.
Je n’ai pas non plus trouvé de réponse à la question que tu poses en dernier.
août 16th, 2007 at 11 h 08 min
Moi aussi, j’arrive par hasard et je ne fais que passer. Une petite question par rapport au commentaire de shayalone « Ils vont évoluer, c’est vrai… Mais évolution ne signifie pas progrès… »:
- Que signifie progrès ?