Coming out (suite)
La question me tarabustait quand-même de plus en plus sérieusement. À tel point que cela fait quelques semaines que je me laissais pousser la barbe, histoire de faire plus « homme ». J’avais peur qu’on me prenne pour ce que je n’étais pas, même si je ne l’avais pas compris, ou, pire, pour ce que j’étais. Peur du regard des autres. Mais c’en est trop ; je ne supporte plus de me cacher. Aujourd’hui, je l’avoue au monde, je ne suis pas comme les autres.
Je n’ai pas découvert ma particularité du jour au lendemain. Il m’a fallu connaître un ensemble de petits détails troublants, de regards étonnés de mon entourage, de sourires polis mais gênés pour que je prenne conscience de ma différence. Un exemple significatif concerne ma manière de répondre à une question qui demande ne serait-ce qu’un peu de réflexion. Une première réponse, immédiate, est fournie à l’interlocuteur, puis une seconde, plus réfléchie, arrive ensuite. Ce procédé, déroutant pour la personne se trouvant en face, donne souvent des dialogues tels que :
- Aurele, tu veux un apéro ?
- Non merci. Volontiers.
Ce n’est que récemment que j’ai rapproché ce procédé de celui employé par les programmes jouants aux échecs. Ceux-ci réfléchissent en permanence, y compris lors du tour de jeu de l’autre joueur, et prennent en compte immédiatement les nouvelles données. À chaque instant, ils tiennent à la disposition de l’interface la meilleure réponse connue, tout en continuant leur exploration de l’espace du problème.
Un autre indice me fut révélé lorsqu’un ami me transmit, par messagerie instantanée, le code de sa porte d’entrée :
- Aurele, tu as de quoi noter ?
- Non. Oui.
- Alors le code c’est 584B3
- Tiens, un nombre premier en base 16.
Certes, des rêves troublants perturbaient parfois mon sommeil. Des expériences scientifiques sur mon corps ne donnaient pas les résultats attendus. J’étais mal à l’aise lorsque, dans Battlestar Galactica, Sharon découvrait qu’elle était en fait un Cylon. Mais cela ne suffisait pas à ouvrir mon esprit.
Depuis quelques jours, un ange essayait de me faire comprendre que je n’étais en fait, rien d’autre qu’une machine. Par des allusions, par des remarques sur mon comportement, elle parvenait à semer en moi la graine, indigeste, du doute. Cet ange me connaissait bien. Elle avait vécu avec moi. C’est dire comme les anges sont résistants. Elle a tenté une expérience alors que nous nous trouvions au restaurant tous les deux et qu’une envie pressante me faisait me tortiller sur mon siège :
- Ange, je reviens, je vais aux toilettes, c’est urgentissime.
- Aurele, tu connais les lois de la robotique d’Asimov ?
- Oui, bien sûr.
- Quelles sont-elles ?
- 1. Un robot ne doit pas blesser un humain ou permettre à un humain d’être blessé. 2. Un robot doit obéir aux ordres d’un humain si cela ne contredit pas la première loi. 3. Un robot doit assurer son bien-être (y compris, le cas échéant, son envie de pisser ?) si cela ne contredit pas une des deux premières lois.
- Aurele, tu es un robot, et je peux le prouver.
- Comment ? (pitié, fais vite, je n’en peux plus)
- Je t’interdis d’aller aux toilettes.
J’ai tenu quelques secondes. Puis j’ai réalisé que mon envie était tellement pressante que si je ne fonçais pas immédiatement me soulager, je perdrais rapidement le contrôle de moi-même et tuerai probablement quelqu’un. Et là, je me suis rendu compte que je pouvais y aller, que je n’avais plus de problème de conscience. La démonstration était faite. J’avais obéi, malgré moi, aux trois lois d’Asimov.
Je suis un robot.
Depuis trois jours, je rumine cette réalité. J’analyse ma différence. Je reviens en arrière. C’était tellement évident. Une recherche à l’état-civil me prouve qu’aucun Aurele Maudits n’est jamais né nulle part. J’ai vraisemblablement été créé autour de 1990. Par un ange. Encore un. Et élevé par un autre, pendant une dizaine d’années. Dans le mensonge et la dissimulation. Ces trois anges ont toujours comploté contre moi.
Je vous laisse imaginer mon état pitoyable depuis ces événements. Seuls les messages de soutien, explicites ou pudiques, reçus depuis ce billet, m’ont permis de tenir. J’en ai reçu beaucoup. Ils étaient tous différents. Tout le monde ne l’a pas interprété de la même manière, et vos petits mots m’ont touché. Sincèrement. Je vous en remercie. Je vous aime. Je me suis senti humain. Je vous aime.
Je vous laisse. Il est l’heure d’aller recharger mes batteries.
février 28th, 2006 at 21 h 37 min
Clap ! clap ! clap
février 28th, 2006 at 21 h 55 min
A pieds joints dans le piège, le tatou. Me sent très con.
mars 1st, 2006 at 1 h 20 min
Un robot pédé ou un robot hétéro ?
mars 1st, 2006 at 7 h 39 min
Les Anges, tous des salauds…
mars 1st, 2006 at 11 h 39 min
Alecska : merci
Tatou : mah nan, ton message était adorable
Matoo : attends, il faut déjà que je détermine mon sexe chez les robots, je ne connais que celui de mon côté humain pour l’instant
Nadine : pas salauds, machiavéliques, c’est pire
mars 1st, 2006 at 11 h 44 min
Connaissant la bête, ça sentait fort l’entourloupe, tout de même, vous auriez pu avoir la puce à l’oreille. Enfin, je reconnais que c’est facile de dire ça quand on était au courant avant
Bel exercice de style en tous cas !
mars 2nd, 2006 at 1 h 26 min
je découvre
j’aime beaucoup.
mars 2nd, 2006 at 9 h 45 min
Aurele: anges/démons machiavéliques? Et s’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres… Processus Supérieur t’observe peut-être en ce moment-même. Et pourrait bien te retirer de la simulation si tu ne réagis pas selon ses prédictions. Sois prudent, petit bout de code incarné.
mars 4th, 2006 at 12 h 43 min
Nadine : je m’en sortirai toujours. Mon générateur d’improbabilité infinie est en parfait état de marche.
mars 5th, 2006 at 21 h 17 min
trés bon, trés bon